Face au wahhabisme, le soufisme comme cheminement et « chevalerie spirituelle »

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Fès (Maroc), 25 nov 2016 (AFP) – Face à un islam extrémiste ou ultra-rigoriste, le soufisme se veut un cheminement, une quête spirituelle qui chante la beauté, cultive les arts et la noblesse, explique l’anthropologue marocain Faouzi Skali, grand spécialiste du soufisme et directeur du Festival de la culture soufie à Fès (Maroc).

Q: Où en est le soufisme aujourd’hui? Qu’a-t-il à dire aux tenants de l’islam radical?

R: Les soufis comme les autres observent qu’il y a une idéologie aberrante qui s’est développée au nom de l’islam à l’émergence de laquelle, comme on le sait, le désastre du Moyen-Orient n’est pas étranger. Il y a encore d’autres facteurs, dont la convergence du wahhabisme avec différents courants de « l’islam politique », qui a donné le mot islamisme. Cette O.P.A du politique sur le religieux prive ce dernier de ce qu’il a de plus essentiel, sa dimension spirituelle. Un danger qu’avait déjà souligné Al-Ghazzali (soufi persan du XIe siècle) en son temps.

Avec son simplisme qui réduit toute approche religieuse à une dichotomie du licite et de l’illicite, l’idéologie wahhabite fonctionne comme une arme de combat. Elle ne s’ouvre pas sur cet approfondissement spirituel qui s’exprime dans un vécu par lequel on entre dans la nuance, la subtilité de ce que peut signifier la noblesse du comportement. Ce sont ces valeurs spirituelles qui sont fondatrices d’une culture. L’idéologisation du religieux est précisément la conséquence d’une religion déculturée – en l’occurrence ici l’idéologie wahhabite telle qu’elle se développe à l’exportation. Cette déculturation est potentiellement porteuse de violence.

Q: Si vous deviez définir en quelques mots le soufisme?

R: La spiritualité -en l’occurrence le soufisme- n’est pas une idéologie que l’on va opposer à une autre. Elle est une façon de vivre et de comprendre l’islam dans ses valeurs les plus profondes. Elle est l’objet d’une culture, d’une éducation, d’une transmission aussi. Elle est vivante dans le sens où elle offre la possibilité de « cheminer » (ce que le soufisme appelle le suluk) et donc de s’adapter, individuellement et collectivement, au temps et aux lieux dans lesquels on se trouve. Sans cette initiation, il est très difficile de digérer la complexité du corpus musulman et tous les dévoiements deviennent possibles.

Q: Quel rôle pour l’art dans le soufisme?

R: L’art est un moyen, sans doute l’un des plus profonds, pour comprendre et digérer la complexité des enseignements (religieux) par une saisie intuitive et intériorisée. C’est le rôle que jouent la poésie et les chants du samaa qui véhiculent des significations subtiles sous une forme symbolique qu’il faut laisser décanter et méditer. Il répond aussi à une injonction qui ne peut faire sens dans les extrémismes, celle de la quête du beau.

Cette quête se retrouve aussi dans l’élévation intérieure, le service au sein de la vie collective, le respect pour les autres, l’humilité… La voie de la « futuwah », la chevalerie spirituelle, c’est à dire de la noblesse du comportement. Ces valeurs sont subtiles, la futuwah est un esprit de service et une pratique de la solidarité, du lien, de la relation entre soi et l’autre, entre soi et Dieu.

Les corporations de métier, qui étaient très liées au soufisme à travers cette futuwah, constituaient d’ailleurs des écoles de la beauté de l’art et d’une haute éthique du travail.

Du Mali jusqu’à la Chine, et en particulier au Maroc, les cultures populaires et traditionnelles portaient ces valeurs dans la vie de tous les jours. Cette approche doit être réintroduite dans les enseignements dès le plus jeune âge.

L’éducation soufie ne se fait pas uniquement par des mots, mais par le biais d’une atmosphère culturelle, sociale, familiale et amicale. Sa principale source se situe dans une démarche et une expérience personnelles, qui en font le terreau d’une culture particulièrement riche et vivante.

Propos recueillis par Hervé Bar.

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