Le maestro Bychkov: une vie à jouer Tchaïkovski

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New York (AFP) – Enfant à Saint-Pétersbourg, Semyon Bychkov mettait méticuleusement de côté la petite monnaie de l’argent que lui donnait sa mère pour son déjeuner, afin d’acheter des partitions d’occasion de son idole, le compositeur de génie russe Piotr Ilitch Tchaïkovski.

Il habitait alors dans un appartement partagé avec d’autres familles dans cette ville qui s’appelait alors Leningrad. Il se souvient qu’à douze ans, il passait des nuits entières dans la cuisine –seule pièce éclairée et offrant un peu d’intimité– à agiter une baguette fictive comme s’il guidait un orchestre dans les mélodies du plus grand compositeur russe.

Sa baguette n’est plus fictive depuis bien longtemps: Bychkov est un chef d’orchestre reconnu.

Il a fui l’Union soviétique en 1974, pour échapper à l’anti-sémitisme et aux soupçons des autorités concernant ses opinions politiques.

Avec le temps, sa passion pour Tchaïkovski n’a pas faibli et, à 64 ans, il est à l’origine d’un festival au philharmonique de New York en hommage au compositeur des ballets « Casse-Noisette », « Le Lac des Cygnes » et « La Belle au bois dormant ».

Un débat agite les experts depuis des décennies sur la personnalité musicale de Tchaïkovski (1840-1893): n’était-elle que Russe ou renfermait-elle des influences de la tradition occidentale?

Dans un entretien à l’AFP, l’ancien directeur de l’Orchestre de Paris a confié voir ces deux aspects tout en insistant sur l’identité nationale véhiculée par le compositeur. Selon lui, même les Russes peu éduqués vénèrent Tchaïkovski.

« Dites-leur +Tchaïkovski+ et leurs yeux s’écarquillent », raconte M. Bychkov qui, lui-même, parle encore aujourd’hui avec délectation de son idole d’enfance.

Avec Dmitri Chostakovitch, plus grand compositeur russe du XXe siècle, pas de doute en revanche sur la dimension bien russe de celui qui a souffert du contrôle étouffant des autorités soviétiques.

– Même musique, perception différente –

« Pendant environ cinq ans, je ne pouvais entendre sa musique, et encore moins la jouer, parce que cela me renvoyait à ce que j’avais laissé », a relevé le chef d’orchestre, qui a dirigé à Londres l’Orchestre symphonique de la BBC et l’Académie royale de musique.

Tchaïkovski, lui, « a toujours été dans ma vie et le sera toujours ». Mais sa relation avec le compositeur a évolué.

« La musique reste la même. Nous changeons dans la façon de la percevoir, ou dans la façon dont nous l’interprétons », a-t-il noté, citant en exemple la 6e Symphonie, la « Pathétique », dévoilée en 1893 quelques jours avant la mort du maître.

Officiellement, Tchaïkovski est décédé du choléra mais une autre théorie, partagée par Bychkov, perdure depuis longtemps: il se serait en réalité suicidé après la révélation de son homosexualité.

Après une étude approfondie de la partition originale de cette ultime symphonie –qu’il va conduire en clôture du festival et qu’il a récemment enregistrée avec l’Orchestre philharmonique tchèque–, le chef d’orchestre pense que le compositeur souhaitait son dernier mouvement plus dynamique, avec un tempo plus rapide que la façon dont les orchestres l’ont interprété historiquement.

« Sa coda (passage final, NDLR), qui présente une indication de résignation, n’est en réalité pour moi pas du tout de la résignation mais une protestation contre l’agonie », a expliqué M. Bychkov.

Le festival, qui s’est ouvert mardi et se poursuit jusqu’au 11 février, offre une exploration de l’oeuvre de Tchaïkovski. De ses travaux les plus obscurs, comme le concerto pour piano N°2 qui va être joué par Yefim Bronfman, jusqu’à la symphonie « Manfred », inspirée d’un poème de Lord Byron.

Outre la « Pathétique », Bychkov va aussi diriger la symphonie N°5, qui est l’une des créations les plus connues du compositeur avec ses trois ballets. Selon lui, les oeuvres célèbres n’échappent d’ailleurs pas à la réinterprétation.

« Si les performances ont un engagement réel, une conviction réelle et une qualité réelle, une musique très familière sera révélée sous un jour nouveau –d’abord à nous-mêmes, et ensuite au public ».

Le maestro Semyon Bychkov à Vienne, le 13 janvier 2017
Le chef d’orchestre Semyon Bychkov à Vienne, le 13 janvier 2017

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