Apartheid: quand une fille trahit son père au nom de la vérité

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Pretoria (AFP) – C’est l’histoire d’une trahison, au nom de la vérité. Le dernier policier à avoir vu vivant Ahmed Timol, un militant anti-apartheid décédé dans des conditions suspectes en 1971, était considéré comme mort. Jusqu’à ce que sa fille ne révèle le contraire. Il a comparu lundi à Pretoria.

Le sergent Joao Rodrigues se trouvait dans le bureau 1026, au 10e étage du quartier général de la police de Johannesburg, quand « Timol s’est précipité vers la fenêtre, l’a ouverte et a plongé », selon le rapport officiel de la police.

La famille Timol est elle convaincue que le jeune militant communiste de 29 ans est mort entre les mains de la police. Quarante-six ans après, elle a obtenu la réouverture de l’enquête devant la justice sud-africaine.

Le sergent Rodrigues ne devait pas à l’origine témoigner. Et pour cause, la famille Timol, l’enquêteur privé qu’elle a engagé et le procureur le croyait mort.

C’était sans compter sur un incroyable rebondissement à la mi-juin cette année, quelques jours seulement avant que la justice ne rouvre officiellement le dossier.

La fille de Joao Rodrigues « m’a contacté pour me dire que son père était vivant », confie à l’AFP une source proche du procureur.

« Nous étions tellement heureux, ajoute-t-il. Il a vécu toutes ces années à Pretoria. »

La fille de Joao Rodrigues a aussi pris contact avec la famille Timol, complète Imtiaz Cajee, le neveu d’Ahmed, qui n’a jamais cru une seule seconde à la version officielle du suicide.

« Elle a expliqué être inspirée par notre quête de vérité, raconte-t-il à l’AFP. On n’aurait pas pu imaginer plus beau cadeau », juste avant la réouverture de l’enquête. « Cela donne une toute autre dimension » au dossier, se réjouit-il.

Lundi, le sergent Rodrigues, assigné à comparaître, s’est présenté à la barre du tribunal de Pretoria.

Cheveux blancs très courts, veste beige sur chemise blanche et cravate rayée sortie des années 70, le septuagénaire avance prudemment à la barre, aidé d’une béquille.

Le juge Billy Mothle le prévient d’emblée: « Au terme de cette enquête, si je trouve que vous avez joué un rôle qui a pu causer la mort » d’Ahmed Timol, « vous risquez d’être poursuivi ».

– Pas de volonté de vengeance –

Dans un témoignage très détaillé en dépit des décennies écoulées depuis les faits, le sergent Rodrigues se souvient de ce 27 octobre 1971.

Il était à l’époque, affirme-t-il, comptable dans la police.

Ce jour-là, il vient apporter son salaire à l’un des policiers qui questionnent Ahmed Timol. Les enquêteurs lui demandent alors « de garder un œil » sur Ahmed Timol, raconte-t-il en afrikaans devant le tribunal.

« Tout s’est passé très vite. Je voulais l’arrêter mais la chaise sur laquelle j’étais assis était sur le chemin. J’ai perdu l’équilibre, je suis tombé. Je l’ai vu ouvrir la fenêtre et plonger par la fenêtre (…). Je suis sorti du bureau et j’ai crié que Timol avait sauté. »

Interrogé pour savoir si le jeune homme présentait des blessures avant sa chute fatale du bureau 1026, le sergent Rodrigues répond par la négative au juge Mothle.

Des propos qui contredisent ceux d’un pathologiste la semaine dernière devant ce même tribunal: l’expert avait affirmé qu’Ahmed Timol aurait été incapable de sauter de la fenêtre compte tenu des tortures qu’il avait subies.

Un ingénieur en aéronautique avait aussi expliqué devant le tribunal que la trajectoire de la chute suggérait que le jeune enseignant avait été poussé du toit.

« Nous ne sommes pas ici par vengeance. Nous sommes ici pour connaître la vérité », a déclaré lundi à l’AFP le frère de Ahmed, Mohammad Timol.

« Dans une Afrique du Sud démocratique, on ne peut pas accepter que des militants politiques en garde à vue aient pu se tuer en glissant sur une barre de savon, en s’étranglant avec des lacets ou en tombant de la fenêtre. On ne peut pas accepter que ces conclusions restent d’actualité », a-t-il estimé.

Entre 1963 et 1990, pendant les pires heures de l’apartheid, officiellement abolie en 1994, 73 personnes sont mortes en détention en Afrique du Sud. A ce jour, aucun policier n’a été reconnu responsable.

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